Jeunesse éternelle
Élaborée en tout premier lieu par les Chinois, après de longues recherches visant à obtenir une matière blanche, dure et surtout étanche, la porcelaine a initié sa fascinante histoire vers le XIVe siècle, lorsque la ville de Jingdezhen, située dans le sud de la Chine, devint la plaque tournante d'un commerce très fructueux avec une Europe émerveillée par les célèbres « blancs et bleus » mis au point là-bas, conçus tout spécialement pour le goût occidental. À partir de ce moment, la course à la blancheur, à la finesse et à la translucidité s'empare de tous les ateliers européens : les faïenciers se mettent à vouloir copier ses qualités, de puissants collectionneurs commandent de véritables «folies » de porcelaine, la bataille du « secret oriental » devient un enjeu de suprématie économique. Les grandes manufactures fondées au milieu du XVIIIe siècle, à Meissen, Nymphenburg, Sèvres ou Limoges, sont nées de cette volonté politique. Qu'elles aient ensuite conçu leur production comme un artisanat de prestige ou comme une industrie, elles ont toutes développé au cours des deux derniers siècles les techniques les plus sophistiquées de moulage et de coulage pour dominer un matériau réputé capricieux. Car on ne peut éviter la «mémoire» implacable de la porcelaine, qui enregistre chaque geste du modelage et transforme tout repentir ou défaut dans l'exécution en risque de rupture à la cuisson… Les artisans porcelainiers sont, par formation et expérience, devenus des experts dans l'anticipation des fêlures et déformations liées à cette fameuse rétraction de la matière lors du passage au feu. Pour toutes ces raisons, la porcelaine est restée durant tout le XIXe siècle le domaine quasi exclusif des manufactures, utilisée pour la production de services de table mais également par des sculpteurs prestigieux invités à réaliser des commandes spécifiques, scellant ainsi la rencontre entre l'art et l'industrie. Cette volonté idéologique de raffinement
a contribué à associer pour toujours l'image de la porcelaine à celle d'un «produit de luxe»… Mais, on le constate de plus en plus, les céramistes indépendants déjouent cette réputation en s'emparant de la porcelaine d'une manière plus brutale–en tout cas plus irrévérencieuse–que dans la tradition des manufactures. Ils semblent aujourd'hui rechercher moins la beauté immaculée liée à cette histoire que «l'accident », l'imprévu découlant d'un
« lâcher prise »–attitude et terme excessivement en vogue–qui correspond aussi à une relecture distanciée et critique de toute cette quête antérieure de perfection. Au stade expérimental, dans la solitude de l'atelier, la libre création reprend ses droits et revient l'empirisme : la déformation ou la variation au sein
d'une série, en contradiction avec les exigences d'une production de masse; le toucher direct plus émotionnel et fusionnel avec la pâte crue ; les expériences de mélanges, de colorations ou de cuissons «hétérodoxes» ; l'immatérialité ou la fragilité de la matière cuite, qui peut aller jusqu'à une «mise en scène» du fracas; les jeux de l'empreinte et de « l'emprunt», grâce à des techniques de moulage ou d'estampage personnalisées, plus rudimentaires que dans l'industrie ; les références multiples–souvent
pleines d'humour – aux moments de gloire ou de décadence de la production porcelainière, figures et décors, de l'époque Rocaille jusqu'au « Kitsch » fin de siècle… Faire exploser les stéréotypes, s'amuser du bon et surtout du mauvais goût constituent les chevaux de bataille obsessionnels d'une jeune génération d'artistes heureusement désinhibés vis-à-vis de cette matière sensuelle et rétive. Ils ont–et nous donnent–envie de « voir la porcelaine autrement»… Un désir qui doit s'écrire tel un mot d'ordre.
Frédéric Bodet
Commissaire de l'exposition La scène française contemporaine organisée dans le cadre de Circuits céramiques au Musée des Arts Décoratifs.
Auteur : Frédéric Bodet
Magazine : Métiers d'Art n° 253 Page : 5-5
Date : 01/09/2010
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